Covid19 – Confinés en milieu ouvrier : les jeunes témoignent (2)

Semaine du 6 au 12 avril 2020

Les jeunes du milieu ouvrier et des quartiers populaires ainsi que leurs familles subissent et subiront de plein fouet les effets de cette crise sanitaire qui vient frapper durement les plus précaires. Car oui, nous ne sommes pas tous égaux face au confinement… Au sein du mouvement, les jeunes sont nombreuses et nombreux à appréhender cette période pour leurs conditions de vie et de travail notamment, la crise que nous traversons renforce et rend visible les inégalités. Parce qu’elles et ils valent plus que tout l’or du monde, la JOC publiera chaque jour sur son site (ainsi que sur Facebook et Twitter) leurs témoignages pour rendre visible leurs vies en milieu ouvrier et quartiers populaires.

« Je ne vais pas avoir de revenus, ça me fait peur »

« Je vis avec ma copine. Ça se passe bien pour le moment. Mais je stresse pour le boulot. Je cherchais du travail en intérim, là tout s’est arrêté. Je ne vais pas avoir de revenus, ça me fait peur. Je ne sais pas comment on va payer le loyer. On doit contacter l’assistance sociale pour voir s’il est possible de bénéficier d’une aide financière juste le temps du confinement, après ça ira. Ma copine est en formation pour passer le CPJEPS (Certificat Professionnel de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport), elle continue à distance. Moi, j’essaye de trouver des occupations mais c’est pas facile. Je regarde beaucoup de vidéos, il m’arrive de faire le ménage 10 fois par jour… Je parle un peu à ma famille, avec mes amis aussi. Aux jocistes, j’aimerais dire : faut pas stresser mais surtout faut pas sortir ! »

Manolo, 19 ans Le Mans (72)

« J’entends les gens qui disent qu’ils s’ennuient, mais ce n’est pas mon cas »

« Pour moi, c’est le « non-confinement ». Je travaille jusqu’au 31 mars, fin de mon contrat. Je suis assistante de rédaction dans un journal local. Ma seule sortie, depuis que le confinement a commencé, est donc mon travail (métro-boulot-dodo, mis à part que dans ma ville c’est un tram qu’on a).
En raison du coronavirus, mon entreprise ne prolonge aucun CDD et s’est même demandé s’il ne fallait pas nous ramener à la maison avant… Mais ils ont respecté les contrats déjà conclus et ne les ont pas brisés (des CDD ont été brisés avant terme dans d’autres entreprises).
Je fais un travail 100% sur ordinateur, de la correction et mise en page, pourtant, le télétravail n’est pas possible, car les fichiers sont trop lourds et on utilise des logiciels spécifiques au journalisme.
Pour le moment, j’entends les gens qui disent qu’ils s’ennuient, mais ce n’est pas mon cas. Par contre, je trouve ça angoissant de sortir dans une ville presque morte, avec des policiers susceptibles de nous contrôler (même si j’ai les bons papiers).
Mon travail a totalement changé avec le coronavirus. Je faisais les pages « avis » et « cinéma », et je ne fais plus que les pages « avis » (ou plutôt une seule, en ce moment), parce que les cinémas sont fermés et qu’il n’y a plus aucun événement collectif. Je fais passer uniquement des annulations d’événements et des propositions d’aide (par des personnes ou des mairies qui proposent de s’occuper des personnes isolées et/ou vulnérables, leur donner du soutien moral, faire les courses pour elles, etc.).
Je suis donc dans l’oeil du dragon : sur mon lieu de travail, on ne peut pas ne pas parler du coronavirus.
J’avais l’impression, au début, de me sacrifier, d’aller « au front », comme je ne peux pas prendre de RTT et qu’on ne me met pas au chômage partiel, même si c’est un peu exagéré. Nous ne sommes pas en guerre et je ne suis pas une soignante. Cependant, je ne comprends pas que des boulots qui ne sont pas indispensables continuent. C’est nous mettre en danger et mettre en danger nos proches.
Informer les gens est fondamental, mais à notre époque, on a d’autres moyens de s’informer que les journaux, et la santé est plus importante que tout.
Cela fait bizarre, parce que la plupart des collègues sont en télétravail, ou chômage technique, ou RTT, ou arrêt de travail. Nous ne sommes plus que quatre.
J’ai pensé démissionner ou demander un arrêt de travail pour anxiété importante (ayant un trouble anxieux de base), mais j’ai décidé de rester contre vents et marées, en partie parce que ça préserve mes collègues plus âgées, en partie parce que je pense aux personnes confinées qui ont le journal du matin comme repère, en partie parce que je n’aurais pas eu le courage d’arrêter (curieusement, rester et partir demandent tous les deux du courage, ici). »

Émilie, 27 ans, Brest (29)

« En famille, le temps qu’on passe ensemble, c’est comme de l’or »

« Je vis avec mes parents et ma sœur qui a 18 ans. Je suis occupée toute la journée comme au lycée. On a des classes virtuelles, des choses à rendre aux profs. La journée est rythmée. Pour le moment c’est mieux. C’est mieux d’avoir des choses à faire pour ne pas trop penser, pour oublier un peu. Et puis, j’espère vraiment passer le bac en fin d’année. J’ai déposé mes vœux sur Parcoursup, j’aimerais faire un BTS ou un DUT, dans la construction, le bâtiment, le génie civil.
En famille, le temps qu’on passe ensemble, c’est comme de l’or. On fait la cuisine ensemble, on fait les devoirs ensemble, on regarde la télé ensemble, on apprend à mieux se connaître. Je vois que mes parents sont moins stressés pour notre scolarité parce que là ils nous voient travailler. Mon père est au chômage, il est chauffeur routier, il n’a pas l’habitude de rester à la maison. Là, on discute, on apprend à se connaître, c’est précieux qu’il soit là.
Avec ma famille, on est en France depuis 2018. Avant, nous étions en Italie, pendant 17 ans, et avant l’Italie, on était au Maroc. Je sais parler l’arabe, l’italien, le français et puis j’apprends l’espagnol et l’anglais au lycée. Parfois, quand je me lève le matin, je ne sais plus dans quelle langue je dois parler !
J’ai choisi cette photo parce que j’aime cette vue, de la fenêtre de chez moi, je vois mon lycée, c’est le bâtiment rouge au fond. »

Meriem, 22 ans, Colmar (68)

« Quand tout va redémarrer on va se reprendre tout en pleine face »

« Je le vis plutôt bien en fait de rester enfermé chez moi, ce n’est pas quelque chose d’inhabituel car je suis déscolarisée en ce moment. Mais, le fait de savoir qu’on ne peut pas sortir de chez soi c’est compliqué je pense qu’au bout de 6 semaines ça sera vraiment compliqué…
Ma mère est obligée de continuer de travailler. Elle vend des produits alimentaires à domicile, elle est en contact direct avec les clients. Elle a une maladie aux poumons, on voulait qu’elle arrête mais elle ne veut pas donc on avance à tâtons… Si elle sent que ça va plus elle s’arrêtera j’espère. Sa société fournit des masques, deux par jour. Il y a des personnes âgées qui comptent sur ma mère et ma mère, elle pense d’abord aux autres.
Nous sommes en procédure d’expulsion de notre logement, c’est en « stand by » pour le moment. Le jugement au tribunal était prévu en mai, pour le moment on n’a pas de nouvelles, on ne sait pas si ça va être maintenu ou pas… On met tout sur pause et on essaie de prendre du recul mais quand tout va redémarrer on va se reprendre tout en pleine face.

Dans mes activités, y’a plus rien de prévu, tout s’annule. Je suis assez surprise de moi-même, je gère mieux les choses que ce que je pensais. J’avais des visites de lycées prévues pour reprendre l’école l’année prochaine et finalement je me dis tant pis… Je me rends compte qu’il y a des choses plus graves, ça permet de relativiser. Je vois tous ces gens qui sont entre la vie et la mort et je me dis finalement pourquoi me prendre la tête alors que je sais que j’arriverais toujours à quelque chose, alors que si je perds la vie…
Tous les matins quand je me lève je prévois des activités je me dis ce que je vais faire durant la journée pour garder un rythme. Dans les premières années ou j’étais déscolarisée, je n’y arrivais pas du tout, je regardais la télé toute la journée, je n’avais pas le moral. Avant le confinement, j’étais suivie pour ma phobie scolaire, là tout est arrêté : ma psychologue m’a contactée pour prendre de mes nouvelles… Ça nous a permis de se rendre compte que même si elle aussi est confinée, il faut trouver un autre moyen de garder cette vie.
Je trouve ces derniers jours une forme de fraternité-solidarité avec les autres dans mon quartier. Même si ça ne se voit pas : à 20h personne n’applaudit. Avec une voisine, on s’est dit « c’est pas grave, nous on va le faire », je voulais à tout prix participer à remercier les aides soignants, médecins, caissiers… Je voulais en être, ne pas rester seule dans mon coin. Donc j’ai proposé à une amie et on s’est dit on va le faire toutes les deux et peut-être d’autres nous rejoindrons, on a bon espoir.
Aux autres j’ai envie de leur dire de prendre conscience de ce qui se passe mais aussi de prendre de la distance, pas se laisser bouffer. Penser à plus tard aussi, à l’avenir. Le fait d’être enfermé, seul, devoir supporter sa famille tous les jours… On vit tous et toutes ces galères. Soyons présents pour ceux qui en ont besoin mais aussi entre nous, y a que comme ça que moralement ça passera mieux. Il faut s’entraider tout en respectant le confinement. Même si honnêtement ça fait bizarre de se sentir piégé dans sa maison mais on n’a pas le choix… »

Flaure, 15 ans, Sainte-Florine (63)

« Les cours, c’est compliqué pour moi, il y en a beaucoup, plus que d’habitude »

« Ça va. Je suis toujours à la maison. J’ai toujours des choses à faire, je reçois des cours par mail, internet. Les cours, c’est compliqué pour moi, il y en a beaucoup, plus que d’habitude. Les cours en ligne c’est nouveau pour moi. Le prof envoie pas mal de docs. J’ai des choses à rendre, des TP aussi. Il envoie en vidéo, et nous donnes des consignes. Et on coche nos noms pour montrer que tu as bien suivi les cours. On peut suivre des cours en direct en ligne aussi avec des profs sur une application.

Je ne sais pas si on peut faire un appel conf avec l’équipe de JOC, mais si on essaye ça peut le faire.  Les copains ça va. On échange sur WhatsApp. Je suis seul chez moi au 4ème étage dans un foyer. Au 2ème, il y a des amis. On a un petit terrain, on va jouer au ballon.  Pour les courses, la 1ère fois j’y suis allée. Et la 2ème fois, c’est Colette, accompagnatrice qui m’a apportée des choses et la 3ème fois, je suis allé au supermarché mais il y avait beaucoup de monde, je suis donc allé au Casino c’était mieux mais plus cher.  Le confinement, c’est bien pour notre santé et la santé des autres. Et ça permet de limiter la propagation du virus. C’est difficile, mais c’est pour quelques instants, ça va passer. »

Ibrahim, étudiant

« De base je me confine de moi-même… »

« Je geek, je joue aux jeux vidéo toute la journée. Mon père est considéré comme « personne à risque », donc il est confiné et ne peut vraiment pas sortir. Ma mère est auxiliaire de vie, elle continue de travailler. La cohabitation, n’est pas toujours facile avec ma sœur qui ne travaille pas. Pour moi, ça se passe bien, parce que, je ne sors pas beaucoup d’habitude, de base je me confine de moi-même…
Depuis peu, j’ai enfin la reconnaissance pour être travailleuse handicapée. Avant le confinement, je cherchais du travail, j’avais des refus, on me répondait que je n’avais pas assez d’expérience. Je pourrais continuer de chercher du travail, mais après la crise sanitaire.
A la JOC, on prend des nouvelles des uns et des autres par texto. Je pense à un copain, Tanguy, qui adore sortir et pour qui ça va être dur ces prochaines semaines. Et puis un autre, Joachim, qui n’a pas Internet, alors il lit. J’espère qu’à la fin du confinement, nous serons encore motivés à agir.
Aux jocistes ? Restez chez vous ! Pour éviter de prolonger le confinement et pour aller vite voir les gens qu’on aime… »

Julie, 26 ans, Bouguenais (44)

 

« Depuis le début du confinement j’ai dû écrire une cinquantaine de textes »

« Je trouve que le temps est long et je sais pas combien de temps ça va durer. Je suis en alternance, gestion d’unité commerciale en tourisme, je suis au chômage technique car je travaille en restauration.
Je joue à la console, je fais de la musique : j’écris des textes de rap. Depuis le début du confinement j’ai dû écrire une cinquantaine de textes. J’ai plus de temps pour m’y consacrer, et je trouve que c’est beaucoup mieux ce que j’écris en ce moment d’ailleurs ! Je parle de tout dans mes textes, rarement de moi. J’ai dû en écrire deux ou trois sur la situation actuelle. D’habitude j’enregistre, je vais dans un studio à Fécamp.
Aux autres, j’aimerais dire, occupez-vous, c’est le moment de faire marcher la créativité, de faire des trucs ! Et puis, prenez des nouvelles des autres, appelez vous. »

Alexandre, 22 ans, Fécamp (76)

« Ça va retourner comme avant, enfin à peu près… »

« Ca fait 3 semaines que je suis en confinement, je suis en terminale, j’ai 20 ans. Je fais les classes en ligne. Je vis avec mes parents. C’est un peu bizarre. Le matin je fais les cours et l’après-midi je fais autre chose. En fait, ça va. Le problème, c’est que pour mon bac il y a l’examen en laboratoire, et ça on peut pas le faire en ligne, à distance. Je suis en train de compléter mon dossier sur Parcoursup, je veux faire des études dans le domaine de la santé. Ma mère travaille dans la santé, elle est infirmière donc elle continue : s’il n’y a pas les soignants on ne peut pas soigner les gens… J’aimerais dire aux autres, que c’est temporaire, ça va retourner comme avant, enfin à peu près… »

Mina, 20 ans, Colmar (68)

 

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